C’est le fruit de nombreuses années de recherches, de réflexions sur l’histoire des créatrices et le manque de visibilité de notre « matrimoine » théâtral.

Nous créons à partir d’une histoire du théâtre et d’un répertoire « androcentrés ». Muses ou comédiennes, le statut des femmes s’est longtemps limité à celui de « créatures ». Rendre visible les créatrices du passé, c’est permettre aux femmes comme aux hommes de se situer dans une filiation mixte, de pouvoir se reconnaître dans des modèles masculins ET féminins.

On me demande souvent si ces autrices avaient du talent. Ici ou là, je constate une pointe de défiance, d’incertitude, de perplexité à l’égard de leurs œuvres, comme si ces siècles de dénigrement résonnaient encore… Pour les 350 ans du Favori, je souhaite dessiller notre regard de ces couches de préjugés.

Car je suis convaincue qu’il ne suffit pas, pour réhabiliter une œuvre, de la lire. Il faut surtout la remettre en « performance[1] » : la donner à voir et à entendre, recréer du rituel autour d'elle. Retrouver la « raison spectaculaire » et non pas « narrative » qui la construit. Tisser le fil ludique qui peut la relier au public. Le travail d’édition est fait : place désormais au spectacle.

Il s’agit ainsi de rappeler que non seulement les créatrices d’hier ont existé, mais qu’elles ont eu du talent, que leur légitimité à être rejouées peut aider à légitimer celles qui écrivent aujourd’hui, et enfin que Le Favori mérite son titre de grand "Classique"...

Mme de Villedieu vous semble-t-elle la plus talentueuse parmi ces pionnières ?

Ses contemporaines, notamment Catherine Bernard, Mme Deshoulières, ou encore Marie-Anne Barbier, ont montré un grand talent, mais elles se sont surtout illustrées dans la tragédie.

Mme de Villedieu offre une esthétique baroque et un art de la distanciation plus proches de mon univers littéraire et scénique.

Derrière la beauté de ses vers et la galanterie de ses propos, elle met en garde contre les dérives de l’absolutisme et défend l’autonomie du sujet. Elle se plaît à jouer avec les paradoxes et à multiplier les niveaux de lecture, surtout dans Le Favori, la plus aboutie de ses trois pièces. Le revirement du roi a ainsi fait couler beaucoup d’encre : véritable feinte pour confondre les « hypocrites », ou subterfuge pour sortir la tête haute face à la rébellion des « vertueux » ?

Tout en jouant avec les conventions, Mme de Villedieu sait échapper à tout manichéisme. Elle oppose deux groupes, mais au final, le clan des « héroïques » et celui des « caméléons de cour » se révèlent bien moins étanches qu’il n’y paraît.

 Enfin, et surtout, Mme de Villedieu porte un regard sur l’Histoire propice à établir l’égalité entre les sexes. Dans son œuvre, l’amour est un ressort politique, d’où l’importance accordée aux rôles féminins et à leurs actions : le rôle-titre revenait au départ à la Coquette, à qui le dernier mot est laissé… Sa pièce raconte ainsi la fin des dernières précieuses et frondeuses, à travers le personnage de Lindamire, au profit des intrigantes. C’est la victoire du divertissement sur la culture. L’autrice exprime, en cela, un certain pessimisme sur l’avenir des utopies et de l’héroïsme au sein de la nouvelle Cour.

Aurore Evain

 


[1] Dans le sillage des « Performance Studies » américaines, et les réflexions de Florence Dupont (Aristote ou le vampire du théâtre occidental, Paris, Flammarion, 2007). Ou encore l’introduction de Christian Biet à Richard Schechner, Performance : Expérimentation et théorie du théâtre aux USA, traduit de l’américain, éd Théâtrales, 2008.