Le Favori est une pièce qui raconte une prise de pouvoir absolue sur les corps, à travers la mise en place d’une politique du spectacle et des divertissements qui instrumentalise les sujets.

Elle montre, sous des dehors légers, les mécanismes d’assujettissement à l’œuvre derrière le systèmes des « récompenses ». La Cour de Versailles ressemble à celle d’une entreprise ou d’un ministère aujourd’hui : la faveur, c’est une prime, une augmentation, une cooptation, une promotion… Moncade pourrait être un jeune cadre, Lindamire une intellectuelle féministe, et la coquette, une ambitieuse prête à toutes les compromissions, notamment avec le pouvoir patriarcal…

C’est également une société du paraître et de la surveillance, où il faut constamment se mettre en scène et être performant. Moncade est oppressé par ce sentiment d’être toujours sous « observation » et de ne plus avoir un seul espace à lui. Toutes ses actions et ses paroles sont aussitôt « médiatisées » et commentées.

Aujourd’hui, aussi, « la faveur » nous oblige à mettre notre temps privé au service d’une hiérarchie : Moncade ne peut vivre son amour, car il est toujours accaparé par le temps qu’il doit à son employeur, le roi. Il ne supporte plus ce vampirisme permanent : il a conscience qu’il n’est pas aimé pour lui-même, mais transformé en objet, dans un système dont il n’est qu’un rouage. Clotaire le lui fait sentir : il l’utilise comme un marche-pied pour sa propre ascension sociale.

Les plaintes du Favori au début de la pièce expriment une certaine nostalgie de la Nature originelle qui nous est également familière : celle-ci est constamment envahie par la foule des courtisans, elle n’est plus qu’un décor brillamment mis en scène par le roi et ses intendants pour servir sa politique-spectacle. Moncade aspire à retrouver un lien direct et solitaire avec la Nature.

Rappelons que la pièce a été jouée parmi les orangers repris par le roi à Fouquet, après la fameuse fête de Vaux. Un acte hautement symbolique d’appropriation de l’espace par le pouvoir. Soleil, orangers, nature : tout désormais n’est qu’une extension de la personne royale. Moncade est littéralement « ébloui » par ce roi solaire.

 

Quelles sont les marges de manœuvre, entre tartufferie et misanthropie, pour réussir dans la société ? Comment servir le pouvoir sans se compromettre ? Existe-t-il encore des espaces de liberté où l’on puisse conserver son autonomie de sujet et lutter pour ses idéaux ? Derrière un roi généreux, ne se cache-t-il pas un tyran en puissance ? Ce sont les questions qu’adressait implicitement Mme de Villedieu à Louis XIV et à sa Cour. Et ce sont celles que Le Favori nous pose aujourd’hui…

 

Aurore Evain